L'interview d'Yvonne Mathys Hereng, co-fondatrice et présidente d'Opportunity for Women
Pourquoi cet engagement auprès de femmes en Asie du Sud-Est ?
En 2018, j’ai rencontré une jeune birmane, Julia Naw, qui m’a fait part de son rêve de créer une entreprise sociale pour aider les femmes de son pays à vivre de leur artisanat.
Je suis engagée depuis longtemps auprès d’ONG en Asie du Sud-Est. J’ai pu découvrir le savoir-faire artisanal et le tissage d’Asie du Sud-Est. C’est une grande richesse mais en voie de disparition si les femmes n'arrivent pas à en vivre correctement.
Rencontrer Julia – et d’autres jeunes femmes ensuite – désireuses de s’engager à faire vivre leur richesse artisanale m’a motivé pour les aider à réussir. Ayant arrêté mon activité professionnelle, j’étais donc disponible pour un engagement rempli de sens.
Nous avons crée avec Julia, Youn Sone en 2019 pour permettre aux femmes défavorisées et peu éduquées d’avoir un revenu et d’accéder aux formations leur permettant de choisir leur vie.
Julia a ainsi créé une équipe de couturières à Yangon, dans la capitale, qu'elle a formé, et que j’ai aidé pour la conception des produits. Youn Sone s'est fourni en tissu auprès de tisserandes, dans des camps de réfugiés ou de personnes déplacées et en tout cas au plus près des villages d’où les tisserandes tirent un revenu .
Je me suis engagée dans Youn Sone parce que je suis consciente que les femmes dans de nombreux pays – et également en Asie- ont plus de mal à être autonomes, à être en capacité de choisir leur vie et à la gérer. Les raisons sont multiples , le manque de ressources financières bien sûr mais aussi et souvent le manque d’éducation et le poids de cultures limitantes pour les femmes.
J’ai le désir profond et aussi la volonté d'aider ces femmes à aller vers plus d'autonomie , d’avoir davantage confiance en elles, de capacité à assumer leurs choix et à mener à bien leurs projets. C’est pour moi les aider à choisir leur vie en étant à leur écoute.
Comment est né Opportunity for Women ?
C’est aussi le fruit d’une autre rencontre avec deux femmes : Lucie Tailhades et Marie Van Haeckle.
Lucie a été volontaire au Vietnam où elle a rencontré les minorités ethniques et découvert les vêtements traditionnels et le tissage. Impressionnée par ce savoir-faire, elle a souhaité les aider à valoriser et développer leur activité. Marie, suite à un volontariat dans un atelier de tissage de la soie au Cambodge, a sillonné les villages pour partir à la rencontre des femmes qui tissent de magnifiques étoffes. Elle a alors créé des premières collections de coussins et de vêtements. Lucie et Marie ont ensuite crée ensemble TrendEthics pour aider les femmes en structurant plusieurs coopératives de tissage au Laos et au Vietnam. Les tissus étaient transformés en coussins et vendus en France.
Nous nous sommes rencontrées en Birmanie, où elles cherchaient à développer une coopérative. Nos chemins se sont croisés et ce fut le début d’une belle collaboration. Nous avons commencé à travailler ensemble plus étroitement pendant la COVID 19 en produisant et vendant des masques, en cherchant à collecter des fonds et en organisant la vente en ligne. Il nous a semblé ensuite beaucoup plus efficace d’unir nos forces en créant une structure commune : Opportunity For Women est ainsi né en 2023
Quels sont les objectifs d’Opportunity for Women et comment les atteindre ?
Opportunity for Women veut aider les femmes qui souhaitent vivre de leur artisanat, à le faire au XXIème siècle. OFW leur apporte le soutien, la formation, le savoir-faire et les fonds financiers initiaux pour réussir.
Les femmes avec lesquelles nous travaillons vivent dans des zones très reculées avec peu d'accès à l'éducation, à la santé, et très peu d'accès à un emploi . Elles ont peu de moyens être autonome, se développer. Elles ont surtout aussi, dans ce contexte , très peu confiance en elles parce que leur savoir-faire, n’est pas valorisé par les jeunes qui rêvent de s’habiller avec la fast fashion chinoise ou coréenne ou de travailler dans un centre d’appel. L’artisanat traditionnel n’est plus vu comme quelque chose de précieux et qui a de la valeur.
J’ai rencontré des tisserandes qui ont un savoir-faire exceptionnel qui mérite d’être valorisé. Nous collaborons pour les aider à adapter leur art pour le rendre plus contemporains tout en respectant leurs traditions. Nous les encourageons et les aidons à se réapproprier leur savoir-faire dans les teintures naturelles, un savoir-faire qui existait au Myanmar, Cambodge, Laos et Vietnam mais qui s'est un peu perdu les dernières années avec l'arrivée des teintures chimiques plus faciles à utiliser. Nous avons pu trouver plusieurs experts qui les aident bénévolement pour actualiser leurs connaissances et produire des tissus de meilleure qualité.
La valeur de leurs créations vient pour beaucoup du tissage, néanmoins nous arrivons aussi à valoriser la couture et le design. Là encore, nous ne sommes pas seuls mais travaillons avec des bénévoles expertes et arrivons ainsi à inspirer et motiver les jeunes femmes à s’engager dans la couture et la création. Je suis fière que nous réussissons ensemble à sortir des nouveautés chaque année et avoir des collections de plus en plus variées
Ainsi, elles sont heureuses de voir sur Instagram ou sur le Web que leurs robes sont portées en France, que leurs coussins décorent des salons parisiens ou encore des chambres d’hôtels. Cela leur donne confiance en elles. C’est vrai pour toutes les tisserandes mais c’est vrai aussi pour les couturières qui réalisent qu'elles peuvent concevoir des produits contemporains à forte valeur ajoutée.
Cela implique que nos créations aient un certain prix – accessible en Europe mais haut de gamme dans leurs pays. Cela limite le marché local aux touristes et aux populations aisées – s’ils sont prêts à payer les choses au prix juste. Notre modèle initial de vendre localement ne peux donc que fonctionner dans des zones touristiques. Beaucoup des tisserandes vivent à l’écart des routes touristiques, depuis le coup d’état en Birmanie le tourisme s’est arrêté.
Nous avons en conséquence développé des canaux de vente en utilisant grandement le bouche à oreille pour des ventes privées grâce à un réseau croissant de bénévoles et d’ambassadeurs, et nous participons à des événements qui sont toujours indiqués sur notre site web. Avec mon mari, nous avons lancé l'expérimentation de notre propre boutique dans un lieu touristique – Yakan-le Comptoir à Buis les baronnies en Drôme provençale. La boutique s’autofinance par la vente de produits locaux et une activité de bistrot ce qui nous permet de verser la totalité du prix de vente des produits d’Opportunity for Women à l’association.
Et aujourd’hui, quels sont les enjeux ?
Le premier enjeu est de multiplier et de diversifier les lieux de vente pour augmenter notre impact et faire connaitre cet artisanat et la situation des femmes des minorités ethniques. Nous cherchons des lieux de vente qui partagent cette vision et qui comprennent notre mission. Nous ne vendons pas juste un beau produit, nous racontons une histoire et avons à cœur de partager que ce produit aide des femmes à gagner en autonomie et en confiance en elles en voyant les produits portés ou utilisés en dehors de leur village. Nous devons donc trouver davantage de points de vente, ciblés pour faire passer ces messages.
La traçabilité de nos produits est un autre enjeu. Nous travaillons avec des femmes qui vivent dans des villages au bout de nulle part qui ne parlent parfois que la langue de leur minorité, pas celle de leur pays et encore moins l’anglais. Elles n'ont pas la possibilité de s'approvisionner en fil, en teinture comme nous le souhaiterions. Il est difficile d’assurer la traçabilité de tous les produits utilisés. C’est une limite pour la vente à grande échelle et c’est un point que nous travaillons. Concrètement, nous avons pu aider une de nos couturières à se former à l’ecoprinting et à installer son atelier. Cela a un double bénéfice, nous pouvons nous sourcer directement et elle a augmenté considérablement son revenu.
Enfin, nous ne voulons pas assister les femmes d’Asie du Sud-Est en leur envoyant de l’argent. Nous voulons les aider à vivre de leur savoir-faire et à avoir la fierté de générer un revenu avec ce qu'elles ont produit pour ne pas se sentir assistées. L’artisanat est un bon vecteur, mais nous voyons la nécessité d’apporter un soutien plus large en particulier en termes d’éducation. Ainsi, nous venons de financer un camp d'été pour des jeunes filles dans les minorités au Vietnam où nous travaillons avec des tisserandes. Dans ces régions, les filles ne vont parfois même pas au bout de la scolarité obligatoire et n’accèdent pas aux études supérieures parce que les familles cherchent plutôt à les marier pour recevoir une dot et avoir moins de bouche à nourrir ou cherchent à les faire travailler dans les champs. Nous avons décidé de soutenir les jeunes vietnamiens qui ont lancé bénévolement des camps de soutien scolaire et qui ont de très bons résultats. C’est aussi pour nous soutenir les femmes de cette région.
Pour mener toutes ces actions les ventes de produits ne peuvent pas suffire. Nous avons donc décidé de créer une nouvelle association, Opportunity For Women Development, dont le revenu provient exclusivement de dons ; Elle vise à développer des projets d’éducation, d'autonomisation, d'entrepreneuriat et de valorisation de savoir-faire traditionnels. Ainsi nous pouvons avoir un impact plus profond – aider les femmes qui le souhaitent à vivre de leur artisanat et en aider d’autres à avoir les moyens pour réaliser leurs rêves et aspirations.
Interview de Yvonne Mathys-Hereng
Co-fondatrice et Présidente d’Opportunity for Women